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Numéro 6

Revue Jubël : Numéro 6

  • L'état des choses
  • Ce que disent les textes
  • Parole de bâtisseur
  • La question qu'on n'ose pas poser

L'état des choses

Août 2026 : le mois de la transparence, et de ses usages

Jamais la transparence n'avait autant occupé la vie publique sénégalaise qu'en août 2026.

Le 12 août, l'Office national de lutte contre la fraude et la corruption a publié, pour la première fois, des listes provisoires de déclarations de patrimoine. Un peu plus de la moitié des quelque trois mille personnes assujetties avaient déclaré dans les délais. Aucun ministre ne manquait à l'appel ; une vingtaine de proches de la Présidence, si. En commission, l'obligation de déclaration du chef de l'État a été étendue au Premier ministre et au président de l'Assemblée.

Dans le même mouvement, l'Assemblée a ouvert une session extraordinaire le 10 août, avec des propositions de loi sur la transparence budgétaire et l'annonce de six commissions d'enquête, que le ministère de la Justice a contestées. Le débat sur les « fonds spéciaux » a pris un tour d'accusation réciproque : retraits passés sur les comptes de la Primature d'un côté, justification de l'emploi de 1,77 milliard de FCFA de l'autre. Le 19 août, le gouvernement a saisi le Conseil constitutionnel ; l'Assemblée a suspendu sa plénière et dénoncé une « obstruction ».

Le 25 août, le Conseil constitutionnel a tranché : la proposition de loi sur les crédits spéciaux a été déclarée irrecevable, pour empiètement sur le domaine réglementaire et sur la loi organique relative aux lois de finances.

Autour de cette bataille, le pays a vécu le Grand Magal de Touba, avec plus de sept mille agents de sécurité mobilisés et quinze morts sur les routes, puis le Gamou de Tivaouane. Le 15 août, les prix à la pompe sont revenus à leur niveau d'avant décembre 2025 : 990 FCFA le litre de super, 755 FCFA le gasoil, dans un contexte de baril élevé.


Ce que disent les textes

Les nouveaux codes sociaux : une avancée votée dans la division

Le 18 août, l'Assemblée a adopté le nouveau Code du travail et le nouveau Code de la sécurité sociale, à une très large majorité et sans opposition. Ces textes méritent qu'on s'y arrête, parce qu'ils ont été éclipsés par la bataille des fonds spéciaux.

Ils portent le congé de maternité à dix-huit semaines. Ils reconnaissent le télétravail. Ils posent le principe d'une assurance maladie universelle. En commission, les députés ont ramené à deux ans la durée pendant laquelle un contrat à durée déterminée peut être renouvelé. Sur le papier, c'est la réforme sociale la plus importante depuis des décennies.

Et pourtant, ces codes ont été combattus par les syndicats, qui ont fait grève le 10 juillet, non contre leur contenu, mais contre la méthode de leur élaboration. Au même moment, un député interpellait le gouvernement sur plus de trente mille emplois publics et parapublics supprimés.

Ce que disent ces textes, c'est qu'un droit n'existe pas seulement par sa lettre. Il existe par l'adhésion de ceux qu'il protège. Un Code du travail voté contre les travailleurs organisés, même généreux, part avec un handicap. Il faudra le faire vivre, et cela demandera ce qui a manqué pendant sa rédaction : du dialogue.

La plus belle loi sociale ne vaut que par l'inspecteur du travail qui la fait respecter et par l'employeur qui peut la payer. Ces deux conditions restent à réunir.


Parole de bâtisseur

Ceux qui ont vaincu une maladie sans que personne ne le sache

Le 19 août, une information a traversé la presse presque inaperçue : la transmission de l'onchocercose, la « cécité des rivières », a été interrompue dans les bassins de la Falémé et de la Gambie.

Derrière cette phrase, il y a des années de travail. Des distributions de médicaments, village par village, année après année. Des agents de santé communautaires qui marchent des kilomètres. Des entomologistes qui capturent et analysent des mouches au bord des rivières. Des infirmiers de poste qui tiennent des registres. Des chefs de village qui convainquent leurs voisins de prendre un comprimé contre une maladie qu'ils ne voient pas encore.

Aucun de ces bâtisseurs n'a eu droit à une cérémonie. Il n'y a pas de pont à inaugurer quand une maladie disparaît. Il y a seulement des enfants qui ne deviendront pas aveugles, et qui ne sauront jamais qu'ils auraient pu le devenir.

C'est peut-être la définition la plus exacte du service public : un travail dont la réussite se mesure à ce qui n'arrive pas.


La question qu'on n'ose pas poser

La transparence survivra-t-elle à la fin de la dispute ?

Août 2026 a montré une chose paradoxale. La transparence a progressé. Les patrimoines sont publiés. Les fonds spéciaux sont discutés au grand jour. Des dépenses anciennes sont exhumées. Le juge constitutionnel rappelle les règles.

Mais elle a progressé d'une manière particulière : chaque camp s'en est servi contre l'autre. L'Assemblée exige des comptes de l'exécutif ; l'exécutif rappelle à l'Assemblée les limites de sa compétence ; chacun révèle ce qui embarrasse l'adversaire.

Ce n'est pas un reproche. Dans l'histoire des démocraties, beaucoup de progrès sont nés de rivalités plutôt que de vertus. Mais cela pose une question inconfortable : que deviendra cette transparence si les deux camps se réconcilient, ou si l'un l'emporte sur l'autre ?

Une règle qui n'existe que parce qu'elle sert une faction disparaît avec la faction. Une règle qui devient une habitude, une institution, un réflexe, survit aux hommes. Le travail des mois qui viennent n'est pas de gagner la bataille des fonds spéciaux. C'est de faire en sorte que la transparence ne dépende plus de qui la réclame.

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