Revue Jubël : Numéro 5
- L'état des choses
- Ce que disent les textes
- Parole de bâtisseur
- La question qu'on n'ose pas poser
L'état des choses
Juillet 2026 : chacun sa maison
Le 29 juin, l'Assemblée nationale avait adopté la révision constitutionnelle à la majorité des trois cinquièmes, dans une atmosphère lourde : un député d'opposition évacué de l'hémicycle, des militants interpellés aux abords du bâtiment. Juillet devait dire ce qu'il adviendrait de ce texte. Il l'a dit : saisi par le chef de l'État, le Conseil constitutionnel l'a censuré.
Le mois a surtout vu chacun construire sa maison. Le 25 juillet, la coalition présidentielle s'est transformée en parti : Kiiraay, les Patriotes Républicains. Le mot wolof signifie « protection ». Quelques semaines plus tôt, elle revendiquait le ralliement de plus de trois cents maires, un chiffre que l'opposition juge invérifiable. En face, le parti majoritaire à l'Assemblée annonçait des adhésions par dizaines de milliers et évoquait, depuis Touba, une motion de censure contre le gouvernement. Deux Conseils des ministres ont procédé à des dizaines de nominations, écartant des cadres de l'ancienne majorité.
Pendant ce temps, le front social a tenu sa promesse : grève du 10 juillet contre la méthode d'élaboration des nouveaux codes du travail et de la sécurité sociale, puis menace d'une grève de soixante-douze heures. Les agents du rail, de l'électricité et du TER ont eu leurs propres conflits. Les producteurs de riz ont demandé le départ du ministre du Commerce.
Et à l'extérieur, le chef de l'État a pris la présidence de la CEDEAO le 19 juillet, au moment où le Mali voisin connaissait de nouveaux combats. Le Grand Magal approchait. L'État annonçait 60 milliards de FCFA pour protéger Touba des inondations.
L'état des choses, c'est un pays qui ne manque ni d'institutions ni de chantiers, mais dont le sommet regarde surtout vers lui-même.
Ce que disent les textes
La dette, enfin écrite noir sur blanc
Le 14 juillet, un bulletin officiel a publié le chiffre : 25 583 milliards de FCFA de dette publique, soit 128,6 % du produit intérieur brut à fin 2024. D'autres évaluations, qui intègrent davantage d'engagements, parlent de 132 %. L'écart entre les deux ne relève pas de la querelle d'experts : il mesure précisément ce qui restait hors des comptes.
Le ministre des Finances a exclu toute restructuration. Dans le même temps, le Trésor levait plus de 100 milliards sur le marché régional à des taux supérieurs à 8 %. La nouvelle taxe sur le numérique n'avait rapporté qu'un peu plus de la moitié de ce qui était attendu. Et un rapport international signalait un effondrement des investissements directs étrangers en 2025.
Ce que disent ces textes, c'est d'abord une chose saine : le chiffre est publié, la dette est nommée. Pendant des années, elle ne l'était pas. Mais un chiffre publié n'est pas une politique. Emprunter à plus de 8 % pour rembourser ce qui a été emprunté avant, c'est gagner du temps. La question est de savoir ce qu'on fait de ce temps.
La presse s'est divisée sur la lecture : les uns insistent sur la dégradation, les autres sur une transparence sans précédent. Les deux ont raison. C'est précisément ce qui rend la situation difficile : on voit mieux, et ce qu'on voit est grave.
Parole de bâtisseur
Les agents de l'état civil, gardiens de l'existence
Il y a des métiers dont on ne parle jamais, parce que lorsqu'ils fonctionnent, on ne les voit pas. L'état civil en fait partie.
En juillet, une enquête de presse en plusieurs volets a raconté ce qui arrive quand il ne fonctionne pas : des identités effacées, des registres perdus, plus d'une centaine de Sénégalais bloqués en Europe faute de pouvoir prouver qui ils sont. Au même moment, à Sédhiou, plus de cent cinquante candidats au BFEM composaient sans acte de naissance. Et à la fin du mois, la Cour des comptes annonçait un audit de l'état civil de soixante-quatorze communes.
Derrière chaque registre bien tenu, il y a un agent communal, souvent mal payé, souvent seul, qui recopie à la main, classe, protège des archives contre l'humidité et le temps. C'est lui qui permet à un enfant d'aller à l'école, à un jeune de passer un examen, à un travailleur de toucher sa retraite, à un citoyen de voter.
Une nation commence par savoir qui en fait partie. Ceux qui tiennent ce savoir méritent mieux que l'oubli.
La question qu'on n'ose pas poser
La rupture a-t-elle changé le système, ou seulement ceux qui l'occupent ?
En 2024, une alternance a porté au pouvoir une promesse de rupture. Rupture avec les pratiques, avec l'impunité, avec les fonds dont personne ne rend compte.
En juillet 2026, plusieurs faits se sont succédé. L'État a soutenu la candidature de l'ancien président au secrétariat général des Nations unies, alors que les familles des victimes de la répression de 2021 à 2024 demandent justice et ont saisi l'émissaire de l'ONU. Trois chroniqueurs d'un média en ligne ont été détenus pour offense au chef de l'État. Les « fonds politiques » ont continué d'exister, et leur montant fait l'objet de chiffres divergents.
Chacun de ces faits a sa justification. La diplomatie a ses raisons. La loi sur l'offense existe. Les fonds politiques sont légaux. Mais la question n'est pas celle de la légalité de chaque acte. Elle est celle de leur somme.
Une rupture ne se mesure pas au changement des visages. Elle se mesure au changement des règles, et surtout aux règles que l'on s'applique à soi-même quand on est au pouvoir. Les citoyens qui ont voté en 2024 ne demandaient pas d'autres occupants pour les mêmes fauteuils. Ils demandaient d'autres fauteuils.
La question reste ouverte. Elle mérite d'être posée à haute voix, maintenant, pendant qu'il est encore temps d'y répondre autrement que par l'habitude.
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