Revue Jubël : Numéro 4
- L'état des choses
- Ce que disent les textes
- Parole de bâtisseur
- La question qu'on n'ose pas poser
L'état des choses
Juin 2026 : deux légitimités sous un même toit
Le mois s'ouvre sur un gouvernement de trente membres formé le 1er juin, sans l'appui du parti majoritaire à l'Assemblée. Les Finances, l'Économie et le Plan y sont réunis sous une seule autorité ; les Mines deviennent un ministère à part entière. Quelques ministres issus de Pastef restent en fonction malgré la consigne de leur formation. Dans les jours qui suivent, plusieurs directeurs de grandes institutions culturelles et publiques démissionnent.
Face à cet exécutif, une Assemblée présidée depuis le 26 mai par l'ancien Premier ministre, et un parti qui, réuni en congrès les 6 et 7 juin, reconduit son dirigeant pour six ans, revendique l'absorption de plus de soixante formations et fixe l'horizon de 2029. Le chef de l'État, de son côté, commence à structurer sa propre coalition.
Le Sénégal découvre ainsi une situation que sa Constitution n'avait pas vraiment prévue : deux légitimités issues du même camp, installées aux deux extrémités de l'avenue, et qui ne se parlent plus que par textes interposés.
Pendant ce temps, le pays réel continue. Une mission du Fonds monétaire international séjourne à Dakar du 15 au 20 juin et repart sans accord, en demandant un audit supplémentaire de la dette. Le service de la dette dépasse 1 200 milliards de FCFA sur juin et juillet. Le patronat évalue à 1 400 milliards les sommes que l'État doit aux entreprises, et annonce des défauts de paiement en cascade. Un immeuble s'effondre à Saint-Louis, un autre à Bambey. Les syndicats préparent une grève générale pour le 10 juillet.
L'état des choses, en juin, c'est un pouvoir occupé à se répartir et un pays qui attend qu'on s'occupe de lui.
Ce que disent les textes
Réviser la Constitution sans juge pour la garder
Le 13 mai, le Conseil constitutionnel avait rendu un avis demandant des corrections sur une dizaine d'articles d'un projet de révision. En juin, l'initiative change de mains : c'est une proposition de loi déposée par les députés de la majorité parlementaire qui est jugée recevable le 13 juin et examinée en urgence à partir du 22.
Ce que la commission des Lois y ajoute les 24 et 25 juin mérite d'être lu attentivement. Les motions de censure seraient limitées à deux par an. La dissolution de l'Assemblée, à une seule par mandat. Des amendements du gouvernement sont rejetés ; un amendement sur la haute trahison est introduit. Chacune de ces dispositions, prise isolément, peut se défendre. Ensemble, elles dessinent un rééquilibrage des pouvoirs au profit de l'Assemblée, rédigé par ceux-là mêmes qui en tiennent la majorité.
Entre-temps, le 17 juin, le Conseil constitutionnel s'était déclaré incompétent sur le recours de dix-huit députés contestant la réintégration de l'ancien Premier ministre dans l'hémicycle. Une tribune publiée dans la presse a résumé la situation d'un mot : un « vide juridictionnel ».
Le texte constitutionnel reste le même. Ce qui change, c'est qui se sent autorisé à le lire, et qui se déclare empêché de le faire. Une Constitution n'est pas seulement un texte : c'est un texte plus quelqu'un pour dire ce qu'il signifie. En juin, ce quelqu'un s'est retiré.
Parole de bâtisseur
Les riziculteurs de la Vallée, victimes de leur réussite
Depuis des années, le discours public répète la même promesse : la souveraineté alimentaire. Produire notre riz, ne plus dépendre des cargaisons venues d'Asie.
Dans la vallée du fleuve Sénégal, des producteurs ont pris cette promesse au mot. Ils ont investi, emprunté, semé, récolté. En juin, selon la presse, plusieurs centaines de milliers de tonnes de riz et de paddy restaient invendues dans les magasins. Au même moment, l'État annonçait 130 milliards de FCFA pour la campagne agricole à venir, tout en devant encore des sommes considérables aux fournisseurs des campagnes précédentes. Une grande société agricole de la région était en liquidation.
Ces producteurs ont fait exactement ce qu'on leur demandait. Et c'est ce succès qui les étrangle, parce que personne n'avait organisé ce qui vient après la récolte : la collecte, le stockage, la transformation, l'accès au marché, la protection face au riz importé moins cher.
Le vrai bâtisseur de la souveraineté alimentaire n'est pas celui qui l'annonce à la tribune. C'est celui qui la produit dans la boue des casiers. Le moins que l'on doive à ces bâtisseurs, c'est d'acheter ce qu'ils ont produit à notre demande.
La question qu'on n'ose pas poser
Qui garde la Constitution quand son gardien se retire ?
La question est posée par le mois lui-même.
Le juge constitutionnel se déclare incompétent. Les élus qui réécrivent la Constitution sont aussi ceux dont elle devrait encadrer le pouvoir. L'exécutif, privé de majorité, envisage de bloquer le texte ou de le soumettre au peuple. Chacun, dans ce triangle, invoque la légalité. Personne ne semble en mesure de l'incarner.
On objectera que c'est le jeu normal d'une démocratie qui vit, que les institutions se testent, que les crises clarifient. C'est vrai, à une condition : qu'il reste, au-dessus de la mêlée, une instance que tous acceptent d'écouter quand elle tranche. C'est à cela que sert un juge constitutionnel. C'est cela qui a manqué en juin.
Et pendant que le sommet se dispute l'interprétation de la loi fondamentale, un État qui doit 1 400 milliards à ses propres entreprises consacre sa fin de session parlementaire à redistribuer les pouvoirs. Il y a là une hiérarchie des urgences que les citoyens, eux, ont parfaitement comprise.
La Constitution appartient au peuple. Le peuple le sait-il encore, et ses représentants s'en souviennent-ils ?
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