Revue Jubël — Numéro 1
L'état des choses
Le Sénégal en mars 2026 : ce que les chiffres ne disent pas
Les indicateurs macroéconomiques racontent une histoire. La croissance est là — modeste, mais réelle. Les investissements arrivent. Les infrastructures avancent. Vu de loin, vu de haut, le tableau est encourageant.
Mais les indicateurs ne racontent pas tout. Ils ne racontent pas l'attente. L'attente du jeune diplômé qui envoie des candidatures depuis dix-huit mois sans recevoir de réponse. L'attente du malade qui parcourt quarante kilomètres pour trouver un médecin. L'attente du paysan qui regarde le ciel en se demandant si la pluie viendra.
L'état des choses, au Sénégal, en mars 2026, c'est cette coexistence entre le progrès mesuré et l'attente vécue. Entre ce que les institutions produisent et ce que les citoyens ressentent. Entre le temps du plan et le temps de la vie.
Il ne s'agit pas de nier le progrès. Il s'agit de ne pas le confondre avec la satisfaction. Un pays peut avancer sans que ses habitants le sentent. Et quand l'écart entre le mouvement et le ressenti devient trop grand, c'est la confiance qui s'effrite.
La confiance est le bien le plus précieux d'une nation. Plus que le pétrole. Plus que les investissements étrangers. Plus que les classements internationaux. Car sans confiance, rien ne tient. Ni les institutions, ni les réformes, ni l'unité.
L'état des choses, c'est que cette confiance existe encore. Elle est abîmée par endroits, fatiguée par d'autres. Mais elle existe. Et c'est à sa préservation que devrait être consacrée toute politique publique digne de ce nom.
Ce que disent les textes
Relire la Constitution : les promesses oubliées
Combien de Sénégalais ont lu leur Constitution ? Pas les juristes. Pas les constitutionnalistes. Les citoyens ordinaires. La réponse est : très peu. Et c'est dommage. Car la Constitution sénégalaise est un beau texte. Un texte ambitieux. Un texte qui prend des engagements solennels.
Le préambule affirme « l'attachement du peuple du Sénégal aux droits fondamentaux tels qu'ils sont définis dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, dans la Déclaration universelle des droits de l'homme du 10 décembre 1948 et dans la Charte africaine des droits de l'homme et des peuples du 27 juin 1981 ».
L'article premier proclame que la République est « laïque, démocratique et sociale ». Trois mots. Chacun est un programme. Chacun est une promesse.
Laïque : l'État ne s'identifie à aucune confession et garantit à chacun la liberté de croire — ou de ne pas croire.
Démocratique : le pouvoir vient du peuple et retourne au peuple. Les gouvernants sont des mandataires, pas des propriétaires.
Sociale : l'État ne se contente pas de garantir les libertés formelles. Il s'engage à créer les conditions d'une vie digne pour tous.
Ces promesses sont-elles tenues ? La réponse honnête est : partiellement. Certaines le sont mieux que d'autres. Certaines restent des aspirations. Ce n'est pas un scandale — aucune Constitution au monde n'est intégralement réalisée. Mais c'est une responsabilité. Celle de mesurer, régulièrement, l'écart entre la promesse et la réalité. Et de travailler, obstinément, à le réduire.
Parole de bâtisseur
Construire là où personne ne regarde
On célèbre les grandes réalisations. Les ponts, les autoroutes, les stades. Et il est juste de les célébrer — elles sont le signe visible d'un pays qui se construit.
Mais le vrai travail de construction se fait souvent là où personne ne regarde. Dans la salle de classe où un instituteur enseigne à lire à trente enfants avec un seul manuel. Dans le dispensaire où une infirmière fait des miracles avec des moyens dérisoires. Dans l'atelier où un artisan transmet son savoir à un apprenti, comme son maître le lui a transmis avant lui.
Ces bâtisseurs-là n'ont pas de nom dans les journaux. Ils n'ont pas de plaque inaugurale. Ils n'ont souvent pas de salaire décent. Mais ils bâtissent le pays — le vrai pays, celui qui tient quand tout le reste vacille.
La question que nous devrions nous poser n'est pas : comment construire plus ? C'est : comment soutenir mieux ceux qui construisent déjà ? Comment leur donner les moyens, la reconnaissance, la dignité qu'ils méritent ?
Un pays qui ne sait pas honorer ses bâtisseurs silencieux est un pays qui a perdu le sens de ses priorités.
La question qu'on n'ose pas poser
Savons-nous encore ce que nous voulons ?
Voilà la question. La question qu'on n'ose pas poser dans les conférences internationales, dans les plans stratégiques, dans les discours officiels.
Que voulons-nous ?
Pas les objectifs génériques — la paix, la prospérité, le développement. Tout le monde veut cela. La question est plus précise. Quel Sénégal voulons-nous ? Quel type de société ? Quel rapport entre l'individu et la communauté ? Quelle place pour la tradition dans un monde qui change ? Quelle école pour nos enfants ? Quelle ville pour nos vieux jours ?
Ces questions ne sont pas techniques. Elles sont politiques au sens le plus noble du terme — elles concernent la vie de la cité. Et elles ne peuvent pas être tranchées par des experts, des consultants ou des institutions internationales. Elles ne peuvent être tranchées que par les citoyens eux-mêmes, à travers un débat patient, honnête, informé.
Or ce débat n'a pas lieu. Ou plutôt, il a lieu dans les salons, dans les cours familiales, dans les conversations du soir. Mais pas dans l'espace public. L'espace public est occupé par l'urgence, par la polémique, par le spectacle. Il n'y a plus de place pour la question lente.
L'Institut Jubël n'a pas de réponse à cette question. Mais il a la conviction que la poser est déjà un acte utile. Car un peuple qui ne sait plus ce qu'il veut est un peuple que n'importe qui peut diriger. Et un peuple qui sait ce qu'il veut est un peuple qui choisit ses dirigeants — et qui leur demande des comptes.