Revue Jubël : Numéro 3
L'état des choses
Le Sénégal en mai 2026 : quand les compagnons de route se séparent
Le 22 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a limogé son Premier ministre Ousmane Sonko. Le gouvernement a été dissous dans la foulée. Le président de l'Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a annoncé sa démission.
Deux hommes qui avaient porté ensemble la promesse d'un Sénégal nouveau se retrouvent de part et d'autre d'une fracture. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire politique sénégalaise que des compagnons de route se séparent. Mais c'est la première fois que la séparation survient aussi vite, aussi brutalement, et sur un terrain aussi miné.
Car le Sénégal de mai 2026 n'est pas un pays en paix avec ses finances. La dette publique atteint 132 % du PIB. Une échéance de 1,1 milliard de dollars sur les eurobonds pèse sur le Trésor. Les négociations avec le FMI sont en cours, pilotées personnellement par le président. Et c'est précisément sur cette question que le désaccord a éclaté au grand jour : le président prône le dialogue avec les institutions financières internationales, l'ancien Premier ministre défendait une voie souverainiste.
L'état des choses, c'est un exécutif amputé de sa majorité parlementaire. Un parti, Pastef, fracturé entre fidélité au président et fidélité au fondateur. Une Assemblée nationale acquise au Premier ministre limogé. Et un pays qui regarde, entre sidération et lassitude, deux hommes qu'il avait portés ensemble.
La question n'est pas de savoir qui a tort et qui a raison. La question est de savoir si les institutions tiendront. Si le dialogue prévaudra sur l'épreuve de force. Si le Sénégal, une fois de plus, saura traverser une crise politique sans y perdre ce qui fait sa singularité : la capacité de régler ses conflits par la parole plutôt que par la rue.
Ce que disent les textes
La dette à 132 % : ce que les chiffres révèlent et ce qu'ils cachent
Le FMI a révélé l'existence d'une dette cachée représentant environ 16 % du PIB. Le chiffre officiel a bondi. Les analystes parlent de 132 % du PIB. Le Sénégal négocie.
Ces chiffres méritent d'être lus avec rigueur. Une dette de 132 % du PIB n'est pas, en soi, une condamnation. Le Japon vit avec une dette de 260 %. La France dépasse les 110 %. Ce qui compte, ce n'est pas le niveau de la dette, c'est sa trajectoire, sa composition, et surtout la capacité de l'État à la servir sans sacrifier les services essentiels.
Or c'est là que le bât blesse. La dette cachée n'est pas seulement un problème comptable. C'est un problème de confiance. Quand un État dissimule une partie de ses engagements, il ne trompe pas seulement les marchés et les bailleurs. Il trompe ses citoyens. Il rend impossible le débat démocratique sur les choix budgétaires, puisque le débat repose sur des chiffres faux.
La séquence envisagée avec le FMI (mission en mai-juin, accord technique en juillet, vote des mesures préalables en septembre, passage au conseil d'administration au quatrième trimestre) est un calendrier serré. Il suppose une stabilité gouvernementale que le limogeage du 22 mai vient de compromettre.
La Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) évoque des « avancées importantes ». Le président Faye a échangé directement avec la directrice générale du FMI. Les signaux sont encourageants. Mais un signal n'est pas un accord. Et un accord n'est pas un redressement.
Parole de bâtisseur
La diaspora qui bâtit en silence : 2 200 milliards par an, et personne ne dit merci
Chaque année, la diaspora sénégalaise transfère environ 2 200 milliards de FCFA vers le pays. Soit près de 10 % du PIB. Plus que l'aide publique au développement. Plus que les investissements directs étrangers. Plus que les recettes pétrolières.
Cet argent ne passe pas par les plans stratégiques. Il ne figure dans aucun programme gouvernemental. Il arrive par Western Union, par Wave, par les canaux informels que chaque famille connaît. Il paie les soins de santé. Il finance les études. Il construit les maisons. Il nourrit les enfants.
Les bâtisseurs silencieux de ce mois ne sont ni à Dakar ni à l'Assemblée. Ils sont à Paris, à Milan, à New York, à Guangzhou. Ils se lèvent à l'aube pour des emplois que personne ne leur envie. Ils vivent dans des chambres étroites pour envoyer le maximum. Et chaque mois, sans discours ni cérémonie, ils font ce que l'État n'arrive pas toujours à faire : maintenir debout des millions de foyers.
Le FAISE (Fonds d'appui à l'investissement des Sénégalais de l'extérieur) propose jusqu'à 15 millions de FCFA par projet de retour. C'est un pas. Mais 15 millions face à 2 200 milliards de transferts annuels, c'est une goutte dans l'océan.
La vraie question est celle-ci : quand cesserons-nous de traiter la diaspora comme un guichet automatique et commencerons-nous à la traiter comme un partenaire ? Quand lui offrirons-nous non pas un fonds modeste, mais un écosystème complet : des droits politiques effectifs, une représentation institutionnelle, des incitations fiscales pour l'investissement productif, et surtout la certitude que l'argent investi ne sera pas englouti par la bureaucratie ou l'opacité ?
La question qu'on n'ose pas poser
La crise politique peut-elle être une chance ?
Voilà la question inconfortable. Au milieu de la sidération, au milieu des analyses de crise, au milieu des spéculations sur l'avenir de Pastef et sur le nom du prochain Premier ministre, une question reste en suspens : et si cette rupture était nécessaire ?
Non pas souhaitable. Pas agréable. Pas rassurante. Nécessaire.
Car le tandem Faye-Sonko portait une contradiction de fond que tout le monde voyait et que personne ne nommait. Deux visions de la souveraineté. Deux rapports au pouvoir. Deux conceptions du rythme de la transformation. Ces deux visions coexistaient tant que l'euphorie de la victoire les tenait ensemble. Mais l'euphorie ne dure pas. Et quand elle se dissipe, il reste les faits : un État criblé de dettes, des partenaires internationaux à ménager, des réformes à conduire, et deux hommes qui ne sont pas d'accord sur la méthode.
La séparation force une clarification. Elle oblige chacun à dire ce qu'il veut vraiment, ce qu'il est prêt à sacrifier, ce qu'il refuse de négocier. Elle oblige le pays à choisir, non plus entre deux camps, mais entre deux chemins.
C'est douloureux. C'est risqué. Mais c'est aussi, peut-être, la condition d'un débat politique adulte. Un débat où les positions sont claires, où les responsabilités sont identifiables, où le citoyen peut juger sur les actes et non sur les promesses croisées d'une coalition qui ne s'entendait plus.
Le Sénégal a survécu à la crise de 1962. Il a survécu à 2000. Il a survécu à 2024. Il survivra à 2026. La question n'est pas la survie. La question est : en sortirons-nous plus lucides ou plus amers ? Plus capables de débattre, ou plus tentés par le silence ?
La réponse dépend de chacun. Des dirigeants, bien sûr. Mais aussi des citoyens. De leur exigence. De leur patience. De leur refus de se laisser enfermer dans un camp.