Revue Jubël : Numéro 2
L'état des choses
Le Sénégal en avril 2026 : entre l'élan et le doute
Le Sénégal produit du pétrole. Trois mots qui, il y a dix ans, relevaient de la promesse. Aujourd'hui, le champ de Sangomar extrait près de trois millions de barils par mois. Le gaz coule depuis Grand Tortue Ahmeyim. Les recettes publiques issues des hydrocarbures devraient atteindre 61 milliards de FCFA cette année.
Les chiffres sont là. La croissance de 2025 a frôlé les 7 %. Le déficit budgétaire se réduit. Des accords se signent, des fonds se lancent, des partenariats se négocient.
Mais les chiffres ne suffisent pas à fonder une conviction. Car pendant que les barils sortent de terre, une question demeure, obstinée : à qui profite cette richesse ? Non pas demain, dans les projections à cinq ans des plans stratégiques. Maintenant. Dans les foyers de Pikine, dans les villages du Fouta, dans les ateliers de Kaolack.
Le ralentissement prévu de la croissance en 2026 (2,5 %, après 6,7 %) rappelle une vérité simple : la richesse extraite n'est pas la richesse partagée. Un pays peut devenir producteur de pétrole et rester pauvre si les mécanismes de redistribution ne suivent pas.
L'état des choses, c'est cet entre-deux. Un pays qui avance dans les tableaux et qui attend dans les rues. Un pays qui signe des contrats et qui renégocie sa dette. Un pays qui a les moyens de ses ambitions, à condition de ne pas confondre l'élan et l'arrivée.
Ce que disent les textes
Refonder la justice : les mots du président et ce qu'ils engagent
« Refonder la justice n'est pas une option. C'est une exigence morale, institutionnelle et démocratique. » Ces mots ont été prononcés lors de la rentrée des cours et tribunaux de 2026. Ils méritent qu'on s'y arrête.
Le mot « refonder » est fort. Il ne dit pas réformer, ajuster, améliorer. Il dit : reprendre depuis les fondations. Cela implique que les fondations actuelles sont jugées insuffisantes. C'est un constat grave, et il est salutaire qu'il soit prononcé au plus haut niveau de l'État.
Plusieurs chantiers sont annoncés : révision de la Constitution, réforme de la Cour constitutionnelle, du Conseil supérieur de la magistrature, création d'une Commission électorale nationale indépendante, nouveau Code électoral. Les Assises de la justice ont produit des recommandations. Le processus de traduction législative est engagé.
Mais l'histoire du Sénégal est riche en réformes annoncées. La question n'est jamais celle de l'annonce. Elle est celle de l'exécution. Et l'exécution dépend de trois choses que les textes seuls ne garantissent pas : la volonté politique au-delà du discours inaugural, les moyens humains et financiers affectés à la réforme, et surtout la culture institutionnelle, cette chose invisible qui fait qu'un juge se sent libre ou contraint, qu'un citoyen fait confiance ou se résigne.
Les textes sont nécessaires. Mais un texte sans pratique est une promesse de plus. Et le Sénégal a besoin de moins de promesses et de plus de pratiques.
Parole de bâtisseur
L'école sans concours : ce que la suppression de l'examen d'entrée en sixième révèle
Le concours d'entrée en classe de sixième a été supprimé. Désormais, la réussite au CFEE ouvrira automatiquement les portes du collège. Trente-deux mesures accompagnent cette rentrée : construction de lycées et de collèges, formation de 105 000 enseignants au numérique, intégration de huit langues nationales dans les programmes, budget de 990 milliards de FCFA.
Les chiffres impressionnent. Mais derrière les chiffres, il y a une question que personne ne pose assez fort : quelle école voulons-nous ?
Supprimer le concours, c'est ouvrir une porte. C'est dire : tout enfant a le droit d'aller au collège. C'est juste. C'est nécessaire. Mais ouvrir une porte ne suffit pas si le couloir derrière est vide. Si les classes sont surchargées, si les enseignants ne sont pas formés, si les programmes ne correspondent ni aux réalités du pays ni aux aspirations des élèves.
Le vrai bâtisseur de l'école sénégalaise n'est pas celui qui coupe le ruban devant un nouveau bâtiment. C'est l'instituteur de brousse qui, avec un tableau et trois craies, donne à un enfant le goût d'apprendre. C'est la mère qui, le soir, vérifie les cahiers à la lumière d'une lampe. C'est l'inspecteur qui prend le temps d'écouter avant de noter.
Former 105 000 enseignants au numérique, c'est bien. Mais former un enseignant à enseigner, c'est-à-dire à transmettre non seulement un savoir mais un rapport au savoir, cela demande plus qu'un ordinateur. Cela demande du temps, de la considération et un salaire qui dit : ce que vous faites compte.
La question qu'on n'ose pas poser
La finance islamique peut-elle faire ce que l'État n'a pas fait ?
Le 21 avril 2026, le Sénégal a lancé le Fonds de développement de la microfinance islamique. Objectif affiché : 200 milliards de FCFA sur cinq ans, 300 000 projets financés, autant d'emplois créés. La finance islamique est désormais présentée comme un « levier stratégique » pour inclure les 77 % d'adultes sénégalais qui n'ont pas de compte bancaire.
L'ambition est réelle. Le besoin est immense. Et il serait absurde de refuser un outil sous prétexte qu'il porte un adjectif religieux. La finance islamique repose sur des principes (l'interdiction de l'intérêt usuraire, le partage du risque, l'adossement à l'économie réelle) qui méritent d'être examinés avec sérieux.
Mais voici la question qu'on n'ose pas poser : est-ce à la finance, fût-elle islamique, de résoudre ce que l'État n'a pas su résoudre en soixante ans d'indépendance ?
L'exclusion financière au Sénégal n'est pas un accident. C'est le résultat de choix, ou de non-choix. D'un système bancaire conçu pour les villes et les salariés. D'un État qui a longtemps considéré l'économie informelle comme un problème à résoudre plutôt que comme une réalité à accompagner. D'une administration qui demande des documents que la plupart des citoyens ne possèdent pas.
Un fonds, même doté de 200 milliards, ne changera pas ces structures. Il les contournera. Et contourner un problème, ce n'est pas le résoudre.
La vraie question est celle-ci : sommes-nous prêts à repenser l'État lui-même ? Non pas à créer un outil de plus, mais à transformer les outils existants pour qu'ils servent ceux qui en ont le plus besoin ?
La finance islamique est une réponse. Mais la question, elle, reste entière.