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Carnet n°3

On peut renoncer à des droits. Mais peut-on renoncer à des devoirs ?

Préambule

La question des droits domine le discours contemporain. Droits de l'homme, droits civiques, droits économiques, droits des minorités. Chaque génération ajoute de nouveaux droits à la liste. Et c'est bien ainsi — l'extension des droits est une conquête de la dignité humaine.

Mais il y a un silence dans ce discours. Un mot qu'on prononce de moins en moins. Un mot que nos grands-parents utilisaient quotidiennement et que nous avons presque oublié : le devoir.

Ce carnet ne propose pas d'opposer les droits aux devoirs. Il propose de les penser ensemble. Car un droit sans devoir est un privilège. Et un devoir sans droit est une servitude. C'est dans l'équilibre entre les deux que se construit une société juste.


I. Ce que nos sociétés savaient du devoir

Dans les sociétés wolof, sérère, peul, diola — dans toutes les sociétés qui composent le Sénégal — le devoir n'était pas une contrainte imposée de l'extérieur. Il était une évidence intérieure.

Le fils aîné avait des devoirs envers ses frères cadets. L'époux avait des devoirs envers son épouse. Le chef de village avait des devoirs envers chaque habitant. Et ces devoirs n'étaient pas écrits dans un code. Ils étaient inscrits dans l'ordre des choses — dans ce que les Wolof appellent ngor, et qui désigne à la fois l'honneur, la dignité et le sens du devoir accompli.

Ce qui est remarquable, c'est que ces devoirs n'étaient pas vécus comme des fardeaux. Ils étaient vécus comme des marqueurs d'humanité. Celui qui remplissait ses devoirs n'était pas un serviteur. Il était pleinement homme. Il était reconnu, respecté, écouté — non pas parce qu'il avait des droits, mais parce qu'il assumait des obligations.

Cette conception n'a pas disparu. Elle vit encore dans les familles, dans les communautés, dans les confréries. Mais elle a perdu sa voix dans l'espace public. Elle a été remplacée par un discours — le discours des droits — qui, à force de ne parler que d'une moitié de l'équation, a fini par produire un déséquilibre.


II. Le déséquilibre contemporain

Observons ce qui se passe. L'élu revendique le droit de gouverner, mais combien assument le devoir de rendre compte ? Le fonctionnaire revendique le droit à son salaire, mais combien assument le devoir d'être présents, compétents, au service du citoyen ? Le citoyen revendique le droit à des services publics, mais combien assument le devoir de payer l'impôt, de respecter l'espace commun, de contribuer à l'effort collectif ?

Ce déséquilibre n'est pas propre au Sénégal. Il traverse toutes les sociétés contemporaines. Mais il est peut-être plus douloureux ici, parce qu'il contredit ce que nous sommes. Il contredit notre mémoire. Il contredit cette voix intérieure qui nous dit que la liberté sans responsabilité n'est pas la liberté — c'est l'abandon.


III. Peut-on renoncer à un droit ?

La question semble provocatrice. Dans une époque qui sacralise les droits, suggérer qu'on puisse y renoncer semble réactionnaire. Et pourtant.

Chaque jour, des Sénégalais renoncent volontairement à des droits. La mère qui renonce à son sommeil pour veiller un enfant malade. Le frère aîné qui renonce à ses économies pour financer les études d'un cadet. Le voisin qui renonce à sa tranquillité pour accueillir une famille en difficulté.

Ces renoncements ne sont pas des défaites. Ce sont des choix. Des choix qui disent : il y a quelque chose de plus important que mon droit individuel. Il y a le lien. Il y a la communauté. Il y a ce que je dois à l'autre — non pas parce qu'il me le demande, mais parce que je suis ce que je suis.

On peut donc renoncer à des droits. On le fait tous les jours. Et c'est souvent dans ce renoncement que l'on trouve sa plus grande dignité.


IV. Peut-on renoncer à un devoir ?

C'est ici que la question devient plus grave. Car si le renoncement à un droit est un acte de liberté, le renoncement à un devoir est un acte de démission.

Le parent qui renonce à éduquer ses enfants ne fait pas un choix. Il commet une abdication. L'enseignant qui renonce à enseigner avec rigueur ne fait pas preuve de tolérance. Il trahit sa mission. Le dirigeant qui renonce à dire la vérité à son peuple ne fait pas preuve de prudence. Il fait preuve de lâcheté.

Il y a des devoirs auxquels on ne peut pas renoncer sans se renoncer soi-même. Le devoir de vérité. Le devoir de justice. Le devoir de solidarité. Le devoir de transmission.

Ces devoirs ne sont pas négociables. Ils ne dépendent pas des circonstances. Ils ne dépendent pas du régime politique, de la conjoncture économique ou de l'air du temps. Ils sont constitutifs de ce que signifie vivre en société. Et surtout, ils sont constitutifs de ce que signifie vivre en société ici — dans ce pays, avec cette histoire, avec cette mémoire.


V. Reconstruire l'équilibre

Reconstruire l'équilibre entre droits et devoirs ne signifie pas revenir en arrière. Cela ne signifie pas restaurer un ordre ancien qui avait ses propres injustices. Cela signifie poser une question simple à chaque institution, à chaque politique publique, à chaque discours : où sont les devoirs ?

Quand on parle d'éducation, on parle des droits de l'enfant. C'est nécessaire. Mais parle-t-on aussi du devoir des parents, du devoir de l'État, du devoir de la communauté envers l'enfant — et du devoir de l'enfant envers le savoir qu'on lui transmet ?

Quand on parle de démocratie, on parle du droit de vote. C'est essentiel. Mais parle-t-on aussi du devoir de s'informer, du devoir de participer au-delà de l'élection, du devoir de respecter l'adversaire ?

Quand on parle de développement, on parle du droit au bien-être. C'est légitime. Mais parle-t-on aussi du devoir de travailler, du devoir de partager, du devoir de ne pas gaspiller ce que la terre nous donne ?


En guise de conclusion provisoire

Ce carnet ne plaide pas contre les droits. Il plaide pour les devoirs. Pour leur réhabilitation dans le discours public. Pour leur enseignement dans les écoles. Pour leur reconnaissance dans les institutions.

Car un peuple qui ne connaît que ses droits est un peuple fragile. Un peuple qui connaît aussi ses devoirs est un peuple debout.

Et c'est debout que nous voulons avancer.