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Carnet n°5

Ceux qui partent, ceux qui restent, et ce que nous ne disons pas

Préambule

En avril 2026, au large de Mbour, une pirogue a été interceptée. À bord, trente-quatre personnes. Quatorze hommes, vingt femmes. Parmi elles, un nourrisson de six mois et une fillette de onze ans. Quelques semaines plus tôt, cent trente-neuf candidats au départ avaient été secourus en mer. Dans la pirogue, le corps d'un nouveau-né.

Ces faits ne sont pas des exceptions. Ils sont le quotidien d'un littoral qui, chaque semaine, voit partir des embarcations vers les Canaries. Chaque semaine, des familles attendent des nouvelles qui ne viennent pas.

Ce carnet ne propose pas de solution à l'émigration. Il propose autre chose : un examen de conscience. Car avant de chercher comment empêcher les départs, il faut comprendre pourquoi les gens partent. Et surtout, il faut entendre ce que ces départs disent de nous, de notre pays, de ce que nous avons construit ou échoué à construire.


I. Ce que le départ dit de ceux qui partent

On parle souvent des migrants comme de victimes. Ou comme d'inconscients. Les deux regards sont faux.

Celui qui monte dans une pirogue à Mbour ou à Kafountine n'est ni un ignorant ni un fou. Il sait le risque. Il connaît les récits de ceux qui n'ont pas survécu. Il a vu les reportages, entendu les mises en garde, écouté les campagnes de sensibilisation.

Et il part quand même.

Pourquoi ? Parce que le risque de mourir en mer lui paraît moins insupportable que la certitude de mourir lentement à terre. Mourir de ne rien faire. Mourir de ne rien devenir. Mourir de regarder ses parents vieillir sans pouvoir les aider, ses enfants grandir sans pouvoir leur offrir un avenir.

Six jeunes Sénégalais sur dix déclarent avoir pensé à émigrer. Quatre sur dix sont au chômage et cherchent activement un emploi. La motivation, dans 78 % des cas, est économique : trouver un meilleur travail.

Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils sont le portrait d'une génération qui a été instruite, qui sait lire et écrire, qui maîtrise les outils numériques, et qui, malgré tout cela, ne trouve pas sa place dans le pays qui l'a formée.


II. Ce que le départ dit de ceux qui restent

Mais il y a une autre face de la question, celle que l'on examine moins. Que dit l'émigration de ceux qui ne partent pas ? De ceux qui gouvernent, qui administrent, qui emploient, qui décident ?

Elle dit ceci : nous n'avons pas su créer les conditions pour que nos enfants veuillent rester.

Non pas les conditions matérielles seulement. Un salaire, un logement, un emploi stable. Ces choses comptent, bien sûr. Mais elles ne suffisent pas à expliquer pourquoi un jeune diplômé de Dakar préfère risquer sa vie plutôt que de chercher un emploi ici.

Ce qui manque, c'est autre chose. C'est la conviction que l'effort sera récompensé. Que le mérite compte. Que les règles sont les mêmes pour tous. Que celui qui travaille dur a une chance de réussir, même sans réseau, sans nom, sans argent de départ.

Cette conviction, nous l'avons érodée. Par les passe-droits. Par les recrutements opaques. Par les marchés attribués sans appel d'offres. Par cette économie de la relation où ce que vous savez compte moins que qui vous connaissez.

L'émigration n'est pas seulement un problème économique. C'est un verdict moral. C'est la jeunesse qui dit à ses aînés : nous ne vous croyons plus.


III. Ce que nous ne disons pas

Il y a, autour de l'émigration, un discours officiel. Il parle de « lutte contre la migration irrégulière ». De « sensibilisation ». De « projets d'emploi pour les jeunes ». De « coopération internationale ». Ce discours n'est pas faux. Mais il est insuffisant, parce qu'il contourne le cœur du problème.

Ce que nous ne disons pas, c'est que l'émigration arrange tout le monde.

Elle arrange les familles, parce que celui qui part envoie de l'argent. Les transferts de la diaspora représentent une part considérable du revenu national. Sans cet argent, des millions de foyers sombreraient.

Elle arrange l'État, parce que chaque jeune qui part est un chômeur de moins dans les statistiques, une frustration de moins dans la rue, un risque de moins pour la stabilité.

Elle arrange l'Europe, qui a besoin de main-d'œuvre dans les secteurs que ses propres citoyens ne veulent plus occuper.

Tant que l'émigration arrangera tout le monde, personne n'aura véritablement intérêt à la résoudre. On continuera à « sensibiliser ». On continuera à intercepter des pirogues. On continuera à signer des accords de coopération. Et les pirogues continueront de partir.


IV. La terre que nous n'avons pas cultivée

Il y a, dans ce pays, des millions d'hectares de terre arable. Il y a de l'eau. Il y a un savoir paysan transmis depuis des générations. Il y a un climat qui, malgré ses duretés, permet de cultiver, d'élever, de nourrir.

Et pourtant, le Sénégal importe une part considérable de sa nourriture. Le riz que nous mangeons vient d'Asie. Les légumes qui arrivent dans nos marchés traversent parfois des frontières. L'agriculture, qui occupe encore la majorité de la population active, reste le secteur le plus négligé, le moins financé, le moins valorisé.

La campagne agricole 2026 annonce des progrès : 125 000 tonnes d'engrais sécurisées, distribution anticipée des intrants, subvention du riz local. Ce sont des pas nécessaires. Mais la vraie question est celle-ci : avons-nous fait de la terre une alternative crédible à la mer ?

Car tant que le jeune de Casamance verra dans la pirogue un avenir plus prometteur que dans le champ de son père, les campagnes de sensibilisation resteront sans effet. Ce n'est pas l'information qui manque. C'est l'espoir. Et l'espoir ne se décrète pas. Il se construit, hectare par hectare, saison par saison, en rendant la terre capable de nourrir celui qui la travaille et de lui offrir une vie digne.


V. Ce que nous pourrions dire, si nous avions le courage

Si nous avions le courage, nous dirions ceci :

Nous avons failli. Non pas complètement, non pas irrémédiablement. Mais suffisamment pour que nos enfants préfèrent l'océan à notre sol.

Si nous avions le courage, nous dirions : la solution n'est pas dans les patrouilles maritimes ni dans les accords avec l'Europe. La solution est ici. Dans nos écoles, dans nos administrations, dans nos entreprises, dans nos champs. Dans chaque décision qui rend ce pays un peu plus juste ou un peu plus injuste.

Si nous avions le courage, nous dirions aux jeunes : nous vous devons des excuses. Pas des discours. Des excuses, suivies d'actes.

Et nous dirions à nous-mêmes : chaque pirogue qui part est un échec. Notre échec. Non pas celui des passeurs, non pas celui des candidats au départ. Le nôtre. Celui d'une société qui n'a pas su tenir la promesse qu'elle avait faite à ses enfants.


En guise de conclusion provisoire

Il n'y a pas de conclusion à ce carnet. Il y a un constat, et une responsabilité.

Le constat : l'émigration n'est pas un phénomène à combattre. C'est un symptôme à comprendre. Et ce qu'elle révèle est plus grave que le départ lui-même : elle révèle une perte de confiance, une rupture entre les générations, un pays qui n'a pas su être à la hauteur de sa jeunesse.

La responsabilité : elle est collective. Elle n'appartient pas à un gouvernement, à un parti, à une institution. Elle appartient à chacun de ceux qui ont le pouvoir, même modeste, de changer quelque chose. De recruter avec équité. D'enseigner avec passion. De gouverner avec honnêteté. De cultiver la terre plutôt que de la vendre.

Ceux qui partent ne nous demandent rien. Ils ont cessé de demander. C'est peut-être cela, le plus douloureux.

Ceux qui restent, eux, attendent encore. Tâchons de ne pas les décevoir.