Ce que nos enfants nous demanderont
Préambule
Il viendra un jour — et ce jour est peut-être déjà venu — où nos enfants nous poseront des questions. Pas les questions de l'enfance. Pas les questions auxquelles on répond avec un sourire ou une histoire. Des questions d'adultes. Des questions qui exigent des comptes.
Qu'avez-vous fait de ce pays ? Qu'avez-vous fait du temps qui vous a été donné ? Qu'avez-vous construit, préservé, transmis ?
Ce carnet est une tentative de regarder le présent avec les yeux de ceux qui viendront après. Non pour se juger avec sévérité — chaque génération fait ce qu'elle peut avec ce qu'elle a. Mais pour se rappeler que nous ne sommes pas les derniers. Que chaque décision que nous prenons aujourd'hui est un héritage. Et qu'un héritage, cela se prépare.
I. La question de l'école
Nos enfants nous demanderont : pourquoi ne nous avez-vous pas mieux éduqués ?
Non pas : pourquoi n'avez-vous pas construit plus d'écoles. Des écoles, il y en a. Non pas : pourquoi n'avez-vous pas recruté plus d'enseignants. Des enseignants, il y en a.
Mais : pourquoi l'école que vous nous avez donnée ne nous a-t-elle pas appris à penser ? Pourquoi nous a-t-elle appris à réciter plutôt qu'à questionner ? Pourquoi nous a-t-elle appris l'histoire des autres avant de nous apprendre la nôtre ? Pourquoi nous a-t-elle formés pour des emplois qui n'existent pas plutôt que pour les métiers dont le pays a besoin ?
Ces questions sont légitimes. Et nous n'avons pas de bonne réponse. Car le problème de l'école sénégalaise n'est pas un problème de moyens — même si les moyens manquent. C'est un problème de vision. Nous n'avons pas décidé ce que l'école devait faire. Nous avons hérité d'un modèle — celui de l'école coloniale, puis celui de l'école internationale — sans jamais nous asseoir, entre nous, pour dire : voilà ce que nous voulons que nos enfants sachent. Voilà ce que nous voulons qu'ils soient.
Cette conversation, nous ne l'avons pas encore eue. Il est temps de l'avoir.
II. La question de la terre
Nos enfants nous demanderont : qu'avez-vous fait de la terre ?
Ils regarderont les côtes rongées par l'érosion. Les forêts qui ont reculé. Les terres agricoles vendues à des investisseurs étrangers. Les nappes phréatiques épuisées. Les villes qui s'étendent sans plan, sans ordre, sans espaces verts.
Et ils nous demanderont : saviez-vous ? La réponse est oui. Nous savions. Les rapports existent. Les alertes ont été données. Les scientifiques ont parlé. Les paysans, surtout, ont parlé — eux qui voient, chaque saison, la terre changer sous leurs pieds.
Nous savions, et nous n'avons pas agi avec la vigueur nécessaire. Non par malveillance, mais par ce mélange de fatalisme et d'urgence qui caractérise notre époque : il y a toujours un problème plus pressant, une crise plus immédiate, une élection plus proche.
Mais la terre ne connaît pas les élections. La terre connaît les saisons. Et quand une saison de trop passe sans que rien ne soit fait, c'est une génération entière qui en paie le prix.
III. La question de la vérité
Nos enfants nous demanderont : pourquoi nous avez-vous si peu dit la vérité ?
La vérité sur l'état réel du pays. La vérité sur les choix qui ont été faits et les raisons qui les ont motivés. La vérité sur les échecs — car les échecs aussi sont des leçons, à condition d'être reconnus.
Nous vivons dans une culture de la pudeur. C'est une qualité quand elle protège la dignité des personnes. C'est un défaut quand elle empêche le diagnostic. On ne guérit pas un malade en lui cachant sa maladie. On ne redresse pas un pays en maquillant ses chiffres.
Nos enfants auront besoin de vérité pour agir. Pas de vérité cruelle, pas de vérité humiliante. Mais de vérité sobre — cette vérité des faits, des chiffres, des constats honnêtes qui permet de prendre les bonnes décisions.
Leur laisser un pays sans diagnostic fiable, c'est leur laisser un navire sans carte. Ils navigueront, car notre jeunesse a du courage. Mais ils navigueront à l'aveugle. Et cela, nous pouvons l'éviter.
IV. La question de l'unité
Nos enfants nous demanderont : pourquoi avez-vous laissé les divisions s'installer ?
Pas les divisions naturelles — celles des opinions, des convictions, des visions du monde. Ces divisions sont saines. Elles sont le signe d'une société vivante.
Mais les divisions artificielles. Celles que l'on crée pour gagner une élection. Celles que l'on entretient pour affaiblir un adversaire. Celles qui montent les ethnies les unes contre les autres, les régions les unes contre les autres, les générations les unes contre les autres.
Le Sénégal a un trésor que beaucoup de pays lui envient : la cohabitation pacifique. Musulmans et chrétiens partagent les fêtes. Wolof, sérère, peul, diola partagent les rires et les mariages. Ce trésor n'est pas indestructible. Il est fragile. Il demande un entretien quotidien.
Nos enfants nous demanderont si nous avons entretenu ce trésor. Si nous avons résisté à la tentation de diviser pour régner. Si nous avons choisi, quand le choix se présentait, l'unité plutôt que l'avantage immédiat.
V. Ce que nous pouvons encore faire
Ce carnet n'est pas un réquisitoire. C'est un appel. Car les questions que nos enfants poseront, nous pouvons encore y répondre — non pas par des mots, mais par des actes.
Nous pouvons repenser l'école. Non pas la réformer une fois de plus avec un nouveau plan et de nouveaux acronymes. Mais la repenser — c'est-à-dire la penser à nouveau, depuis nos propres besoins, avec nos propres voix.
Nous pouvons protéger la terre. Non pas avec des déclarations de principes, mais avec des décisions concrètes. Chaque hectare préservé est un cadeau à la génération suivante.
Nous pouvons dire la vérité. Non pas toute la vérité d'un coup — ce serait brutal. Mais installer, peu à peu, une culture du diagnostic honnête. Publier les chiffres. Ouvrir les archives. Accepter le débat.
Nous pouvons préserver l'unité. Non pas en niant les différences, mais en les célébrant. Non pas en imposant un récit unique, mais en tissant, patiemment, un récit commun.
En guise de conclusion provisoire
Nos enfants ne nous jugeront pas sur nos intentions. Ils nous jugeront sur ce que nous aurons laissé. Des institutions ou des ruines. Du savoir ou de l'ignorance. De la terre fertile ou de la poussière. De la confiance ou de la méfiance.
Le temps presse. Non pas parce que la catastrophe est imminente — elle ne l'est pas, et le catastrophisme est l'ennemi de l'action. Mais parce que chaque jour qui passe sans travail sérieux est un jour de moins pour préparer l'héritage.
Nos enfants nous regardent déjà. Tâchons d'être à la hauteur de leur regard.